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L'interview

Les ressources humaines sont au centre de la notation financière

RH Mag : Stanislas Zézé est un nom bien connu dans les milieux de la finance en Afrique et au-delà, notamment dans la notation nancière et l’intelligence économique. Avant d’en parler dans de plus amples détails, attardons-nous quelque peu sur l’Homme, son parcours académique et professionnel. 


Stanislas Zézé : Je me nomme Stanislas Zézé, PDG de Bloomfield Investment Corporation. J’ai fait le lycée en France. J’ai étudié le droit des affaires à la faculté de Droit et Sciences politiques de l’université de Nantes en France. Je suis diplômé de l’Institut de Sciences Politiques et Economiques de Eastern Michigan aux Etats Unis et également diplômé de la prestigieuse école d’administration et de Gestion de l’Université de Michigan. L’Ecole d’administration du Michigan est un peu l’équivalent de l’Ecole nationale d’administration (ENA) en France. Les grandes universités comme Harvard, Michigan, Chicago, Columbia, etc, ont des écoles d’administration comme l’ENA. Quand je suis sorti de cette université, j’ai intégré la National Bank of Detroit comme Directeur des risques. J’étais le plus jeune des directeurs. C’était une expérience assez intéressante. Ensuite, je suis allé à l’Institut international de l’économie comme Directeur de programme à Washington. Là-bas, nous travaillions sur des programmes de développement en Afrique Subsaharienne. Après quoi, je suis entré à la Banque Mondiale comme Analyste Senior en charge du contrôle opérationnel et de la gestion de risque pays au Bureau du Vice-Président Contrôleur. Mon rôle était de suivre la mise en application de COSO (système de contrôle interne) à l’intérieur de la Banque Mondiale et de gérer le risque pays des Etats bénéficiant des prêts de la Banque. J’y suis resté pendant environ 5 ans puis j’ai décidé de rentrer au pays. J’ai décidé de rentrer en Afrique sur un coup de tête car j’estimais que ma contribution sur le continent serait mieux appréciée et aurait un plus grand impact. Quand je suis revenu en Côte d’Ivoire, j’ai rejoint la Banque Africaine de Développement (BAD) à Abidjan, ensuite à Tunis lorsque l’institution a été délocalisée du fait de la crise de 2002. A Tunis, j’ai ressenti une sorte de solitude que je ressentais dans mes derniers mois aux USA. Il me semble que c’était un signe très clair que ma place était en Côte d’Ivoire. C’est ainsi que j’ai décidé de démissionner de la BAD pour rentrer en Côte d’Ivoire en 2005 en pleine crise. A mon retour, j’ai rejoint Shell Oil Product Africa en qualité de Directeur régional en charge du risque crédit pour l’Afrique de l’ouest et du centre. Après l’expérience de la Shell, j’ai décidé qu’il était temps de monter mon entreprise. J’ai donc créé Bloomfield Group qui regroupe Bloomfield Financial, Bloomfield Investment corporation et Blueprint by Bloomfield. 


Vous êtes indiscutablement un modèle de réussite pour de nombreux jeunes diplômés africains ; vous n’y êtes pas arrivé sans des convictions fortes. Quels sont vos principes et valeurs les plus chers, qui vous servent de boussole où que vous alliez ? 

L’état d’esprit dans lequel vous vous trouvez va déterminer la probabilité de votre réussite. Être un rêveur et un passionné sont deux éléments fondamentaux pour la réussite d’un entrepreneur. Naturellement, il faut être sérieux et travailleur. Il faut avoir une spiritualité. C’est très important car ça nous canalise. Il y a également quelque chose de fondamental : c’est qu’il faut avoir un esprit de gagneur. Je n’ai jamais considéré l’échec comme une option quand j’entreprends quelque chose. Moi, je ne peux que réussir. La question est de savoir dans combien de temps et avec quels moyens cela se fera. Ce sont là ces différentes valeurs qui m’animent et qui font qu’aujourd’hui je suis arrivé à ce niveau. Je suis très rigoureux avec moi-même, avec mes collaborateurs et j’estime qu’il faut être dans un état d’esprit bien particulier pour réussir. 


L’attrait pour le monde de la finance, les affaires comme on dit, a-t-il quelque chose à voir avec votre carrière en Amérique ou aviez-vous nourri cette vocation depuis toujours ? 

En fait mon expérience a été dans la gestion des risques de crédit durant ma carrière aux Etats-Unis. Evidemment, j’aurais pu créer une entreprise dans plusieurs domaines par exemple dans l’agro-industrie, dans le bâtiment, etc. Mais en réalité, on crée une entreprise parce qu’on estime qu’il y a un besoin à combler dans notre société. J’ai observé et j’ai vu que le problème essentiel du développement en Afrique, c’est le problème de l’accès aux capitaux pour les pays et les entreprises. J’ai vu aussi qu’il y avait une grosse asymétrie d’informations entre les demandeurs de capitaux et les pourvoyeurs de capitaux. Les pourvoyeurs de capitaux estimaient qu’ils n’avaient pas de visibilité sur les entités qui voulaient emprunter, pendant que ces dernières, quant à elles trouvaient que les pourvoyeurs de capitaux ne maîtrisaient pas leur business et leur environnement. J’ai estimé qu’une agence de notation financière viendrait créer le pont entre les deux parties et permettre une meilleure plateforme d’échanges. Le résultat est qu’aujourd’hui après 08 ans d’existence, (Ndrl : l'interview a eu lieu en 2016) nous avons réduit de façon significative le fossé entre ces deux acteurs. Nous avons créé un environnement dans lequel les banques peuvent faire confiance aux entreprises notées parce qu’elles ont une véritable visibilité à travers nos analyses. Ces entreprises notées ont aujourd’hui la capacité de mieux négocier les conditions d’emprunt. Déjà, par le fait d’être noté, vous devenez systématiquement attractif aux investisseurs. Aujourd’hui, elles ont cette vraie capacité à négocier avec les pourvoyeurs de capitaux que ce soit sur le marché boursier ou auprès des banques. Nous avons encouragé les autorités de l’UEMOA à introduire la notation financière obligatoire parce que nous estimons que nous sommes dans un environnement qui, culturellement, ne s’y prête pas. Donc la rendre obligatoire allait certainement créer cette culture de la transparence et de la bonne gouvernance. Une réglementation a donc été mise en place et, depuis 2011, toutes les sociétés cotées à la bourse doivent être notées. Tous les metteurs d’obligations, exceptés les Etats, doivent l’être. Tous les garants ainsi que toutes les opérations de titrisations aussi doivent également être notés. Nous avons désormais un marché qui est très transparent et qui devient de plus en plus attractif aux investisseurs locaux, régionaux et internationaux. Nous sommes venus créer cet environnement de confiance dont l’UEMOA et l’Afrique francophone avaient besoin pour pouvoir se développer. Je crois que le fait d’avoir créé cette entreprise répond à un besoin fondamental de développement. 


C’est un métier d’avenir, sommes-nous tentés de dire...
C’est un métier d’avenir. Je dirai même que c’est un métier qui est cœur du développement parce que vous ne pouvez pas développer votre entreprise ou votre pays si vous n’avez pas de capitaux. Pour avoir des capitaux, il faut montrer patte blanche et la notation nancière permet justement de le faire. 


Parlons du processus de notation. En quoi consiste-t-il ?
C’est un processus qui est très simple ! Après la signature du contrat de notation financière, nous faisons ce qu’on appelle une « collecte d’informations ». Nous faisons une présentation de démarrage qui va expliquer un peu à l’entité notée comment nous allons procéder. Nous allons collecter des informations quantitatives et qualitatives. Tout ce qui est quantitatif est lié aux chiffres, aux états financiers, aux budgets, et ce qui est qualitatif concerne la stratégie, l’équipe dirigeante, l’environnement sociopolitique et économique dans lequel évolue la structure ou la collectivité locale ou même le pays concerné. Une première analyse est faite des informations collectées. Ensuite une série d’entretiens est organisée avec les dirigeants de l’entreprise ou du pays. Cette étape est fondamentale pour la compréhension des fondamentaux de l’entité notée et la confrontation des chiffres et des informations produites. Nous allons ensuite faire des analyses approfondies et ressortir ce qu’on appelle une note de synthèse qui va regrouper tous les entretiens et les analyses qui ont été faits. De ce rapport de synthèse, nous allons sortir un rapport provisoire qui sera envoyé à l’entité notée pour réaction dans un délai maximum de 07 jours. Une fois que nous avons les commentaires, les analystes vont finaliser le rapport et le soumettre au comité de notation financière en faisant des propositions de notes et perspectives, une (01) à court et une (01) à long terme suivie.


Mais dans le contexte africain où on exècre la transparence, il doit y avoir pas mal de freins à la notation. 

De manière générale, vous savez, culturellement, nous ne sommes pas des gens transparents en Afrique francophone, pas que nous ayons envie volontairement de cacher les choses, mais c’est dans notre culture. Ça peut être un blocage, mais on peut le surmonter avec de la pédagogie. Il y a aussi la disponibilité et la fiabilité des informations. Donc, Il y a un travail très important et fondamental afin de nous assurer que les informations reçues correspondent à la réalité. C’est la raison pour laquelle nous faisons cette contre-expertise à l’aide des entretiens et du “market intelligence”. L’impact de la notation nancière sur la réduction du coût de l’emprunt est indéniable. En effet nous avons des structures dans notre portefeuille qui ont aujourd’hui réduit leur taux d’emprunt de 600 points de base, c’est-à-dire de 06 points, qui empruntaient à 12%, il y’a 4 ans et empruntent aujourd’hui à 6%. Ils y en a qui empruntaient à 6% et sont désormais à 3%. Cet impact est évidemment ressenti de façon très claire sur les économies qu’ils réalisent. Dans ces conditions, nous nous rendons forcément compte de l’importance grandissante de la notation nancière dans le dispositif d’accès au financement et de plus en plus d’entreprises entrent volontairement dans ce processus de transparence et de bonne gouvernance. 


Peut-on avoir une idée du nombre notation financière auprès de vous ?

Dans notre portefeuille, nous avons près d’une centaine d’entités composées de pays, collectivités locales, entreprises privées et publiques, institutions financières et instruments financiers. C’est quand même extraordinaire d’avoir réalisé ces résultats en seulement 08 années d’expériences, surtout dans le contexte de notre environnement. Aujourd’hui nous avons pénétré l’Afrique centrale et l’Afrique de l’est. Il est important de savoir que la notation financière est exigée par les bailleurs de fonds désormais pour l’aide au développement. C’est le cas en Afrique centrale en ce moment. 


Est-ce que la Côte d’Ivoire a déjà été notée ?
La Côte d’Ivoire est notée à l’international, notation pour laquelle nous avons fait la préparation. Maintenant, nous avons pour ambition de noter le pays en monnaie locale parce qu’il a été noté en devise étrangère par Moody’s et Fitch. Par ailleurs, la Côte d’Ivoire s’est rendu compte que cette notation lui a valu une crédibilité extraordinaire sur le marché des capitaux. Même si la note est spéculative, le rapport détaillé a fait ressortir son potentiel extraordinaire. Puisque les investisseurs dans le cadre des eurobonds pour la Côte d’Ivoire ont misé sur le long terme, ils ont vu la capacité du pays à générer du cash flow de par son économie, la résilience de son économie et la bonne gestion des finances publiques. 


Doit-on considérer que la notation est à la finance ce que les examens de passages sont à l’école ?
Non, pas vraiment ! Parce que vous pouvez passer un examen et ne pas le réussir. Généralement, quand vous ne réussissez pas à un examen, le fait de ne pas le réussir n’est pas un avantage. Pour la notation financière, c’est vraiment différent. Pour elle, il faut mettre l’accent sur le fait que c’est un exercice qui représente un tableau de bord pour l’entité notée. Elle vous permet de savoir vos forces et vos faiblesses ; elle permet également aux pourvoyeurs de capitaux d’avoir une visibilité sur l’activité des emprunteurs, de les connaître, ce qui crée justement une dynamique, une relation très claire qui vous sera utile pour avancer très rapidement. Lorsque vous avez une mauvaise note, vous êtes toujours considéré comme quelqu’un de bien parce que vous faites preuve de transparence. Même quand vous avez une mauvaise note, c’est mieux qu’une entité qui n’a pas de note. 


Certains, de par le monde, doutent de la crédibilité de la notation et dénoncent des ingérences politiques. On a parfois vu aussi des diagnostics qui se contredisent... 

Deux notations différentes de deux agences, c’est parfaitement normal sauf qu’on ne peut pas avoir une différence de plus d’un cran. Par exemple, si je dis en monnaie locale que la Côte d’Ivoire est BBB, une autre agence de notation africaine peut donner soit BBB-, BBB ou maximum BBB+ mais jamais plus que ça parce que nous travaillons avec les mêmes informations. Généralement, la différence est un cran ou une perspective, c’est une question d’approche par l’agence. Vous avez l’exemple de la note de la France dégradée par Standard & Poor’s (S&P) parce que le stock de la dette de la France commence à prendre une proportion qui bientôt ne sera plus soutenable. Moody’s et Fitch ont affirmé que le constat de S&P était soutenable mais que pour l’instant ils préfèrent ne pas se prononcer là-dessus. Un an après, ils ont rejoint S&P parce qu’effectivement la situation de la dette de la France commençait à les préoccuper. Idem pour les Etats-Unis, S&P dit qu’il baisse la note des USA parce que les blocages politiques peuvent amener à une situation de défaut ; les autres disent que ces blocages ne sont pas spécialement accentués. Mais, plus tard, ils rejoignent la même opinion. On travaille avec les mêmes informations et les résultats seront forcément les mêmes. Après, l’approche qu’on veut avoir et qui est spécifique à l’agence va faire qu’il peut avoir un décalage d’un cran ou de perspective. L’influence politique dont vous parlez est plutôt à l’avantage des agences et non le contraire. Ce sont les agences qui ont une influence sur le politique et le non politique sur les agences. 


Vous avez prononcé une conférence devant un parterre de directeurs financiers et comptables lors des Journées de la finance et de la comptabilité le jeudi 13 août 2015 à Yamoussoukro. Dans votre auditoire, certains n’ont pas manqué de vous demander pourquoi ils devraient vous faire confiance plutôt qu’aux majors de la notation qui dominent le secteur. Votre réponse a été on ne peut plus claire... 

Si vous vous référez au parcours de Bloomfield Investment, vous vous rendrez compte que vous n’avez jamais entendu parler d’un scandale de Bloomfield Investment alors que c’est le cas au niveau des agences internationales. Je pense qu’il faut que les Africains soient moins complexés. Ce n’est pas parce qu’une agence vient de New-York qu’elle est plus crédible qu’une agence qui vient d’Abidjan ou de Yaoundé. Il faut que les Africains soient conséquents. Être une agence de notation financière africaine ne devrait pas systématiquement équivaloir à de l’incompétence ou un manque de crédibilité. La considération que l’extérieur donnera aux entreprises africaines dépendra de la considération que les Africains donneront eux-mêmes à leurs propres entreprises. C’est quand même étonnant parce nous avons commencé en Afrique, mais notre reconnaissance est venue de l’Europe. Et c’est lorsque les Africains ont vu qu’on était reconnu à l’extérieur qu’ils ont eux aussi commencé à nous reconnaître. C’est curieux tout ça, mais c’est une attitude malheureusement culturelle. Si on veut progresser on doit arrêter de penser de cette façon. 


Comment Bloomfield Investment Corporation s’en sort aux côtés de Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch, surnommés les “Big three’’ ? 

Nous entretenons de bons rapports. Nous organisons des séminaires ensemble avec Fitch et Standard & Poor’s. Nous avons des échanges occasionnels avec Moody’s. Ces agences internationales ont commencé à comprendre l’importance des agences régionales et commencent même à s’appuyer sur elles parce que nous sommes sur le terrain. Nous avons une meilleure compréhension et connaissance du risque et de l’environnement. Nous avons de meilleurs outils pour le suivi parce que nous sommes sur place. Donc, elles vont s’appuyer sur nos analyses pour prendre des positions parce qu’elles sont loin. Ceci dit, nous n’intervenons pas forcément sur la même niche. Donc nous ne sommes pas vraiment en compétition avec ces agences. Nos notations sont en monnaies locales pendant que celles des Big three sont en dollars US. 


Vos différents prix à divers fora comme celui du Leadership Forum en 2014 à Abidjan sont des témoignages de reconnaissance qui vous ont certainement marqué et conforté dans votre choix... 

Je crois que ces reconnaissances sontle résultat du travail de toute l’équipe de Bloomfield Investment. Il est certes exact que je suis le dirigeant et le fondateur de cette agence, mais tout seul je ne suis pas Bloomfield. C’est toute une équipe qui m’accompagne. Ces prix sont aussi le témoignage de l’impact que nous avons eu sur le marché financier en Afrique en général et dans l’UEMOA en particulier. 


N’est-ce pas aussi l’illustration de ce que les dirigeants politiques ont compris l’importance de la notation pour le développement des économies africaines ? 

Mais bien sûr ! D’ailleurs, le fait qu’on soit agréé et qu’il y ait une règlementation sur la notation financière montre bien son importance. Par ailleurs, de nos jours, lorsque les investisseurs veulent investir dans un pays donné, ils demandent à savoir s’il est noté, si ses entreprises le sont ou s’il existe un système de notation dans le pays ou la région. Vous voyez donc qu’il n’y pas que nous qui leur ferons savoir l’importance du système de notation nancière : c’est tous les investisseurs à l’international qui en parlent si bien que la notation nancière est devenue leur guide par excellence.Vous n’êtes pas notés, vous n’intéressez personne ! 


Bloomfield Investment Corporation : cela ne fait-il pas trop anglo-saxon ?

Vous pensez que si j’avais appelé ma société « Akwaba Finance » ou « Gagnoa Corporation », ça aurait eu le même impact ? Non (rire) ! Le nom est choisi pour que ça ait un impact, il faudrait que le nom que vous choisissez pour votre société corresponde au secteur d’activité et à l’environnement : ainsi « Bloomfield Investment » passe bien dans la finance en plus qu’il soit universel. Par ailleurs, Bloomfield est le nom d’une ville des Etats-Unis d’Amérique, « Bloomfield Hills » dans l’Etat du Michigan qui est considérée comme une des villes les plus riches du monde. Ce nom incarne donc pour moi une réussite financière, une rigueur parce qu’on ne devient pas riche sans une certaine intelligence, une certaine vision, sans avoir été rigoureux dans son entreprise, à moins qu’on ne passe par des coups fourrés. Et donc ce nom marche bien pour nous, partout où on va, ce nom passe bien. 


Pour clore le chapitre Bloomfield, parlez- nous de vos perspectives..
Nous sommes très ambitieux avec de belles perspectives en Afrique. Aujourd’hui, il existe quatre agences de notation financière en Afrique mais Bloomfield est la mieux médiatisée dans le monde. En outre, nous venons de signer un contrat avec « Bloomberg », ce qui permet aux 350 000 investisseurs dans le monde abonnés à Bloomberg d’avoir accès à nos informations grâce à une plate-forme Bloomberg dédiée à Bloomfield Investment. L’objectif donc pour nous est d’être la 1ère agence de notation financière en Afrique et avoir des bureaux régionaux implantés dans les grandes capitales Africaines et avoir également des bureaux d’études à Londres et New York. Nous voulons être la 1ère source d’information économique et financière d’Afrique. Et nous allons atteindre notre objectif parce que nous nous en donnons les moyens. 


Abordons un autre sujet si vous voulez ; celui des ressources humaines. Vous avez fait votre parcours professionnel aux Etats-Unis et dans de grandes institutions comme la Banque Mondiale, Shell, l’Institut International pour l’Economie et la Banque Africaine de Développement. Est-ce qu’au plan local, vous parvenez à avoir des collaborateurs à la hauteur de vos attentes ? 

Bien sûr ! Nous avons une vingtaine d’analystes, de jeunes Africains formés à l’international et localement pour certains, qui sont très dynamiques, très compétents et surtout jeunes ; la moyenne d’âge se situe autour de 25 ans. Ceux qui ont la quarantaine ne sont que 2. En plus, ils sont très intelligents et quasiment tous bilingues avec une expérience en Afrique, en Europeet en Amérique. Notre politique, c’est de les prendre jeunes et les formater selon la culture d’entreprise Bloomfield. Nous avons une équipe sérieuse et extraordinaire que ce soit ici en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou au Rwanda. Nous sommes une sorte de melting-pot africain. Je pense sincèrement encourager les Africains à revenir en Afrique parce que c’est fondamental. L’Afrique ne va pas se développer par les Européens mais plutôt avec les Africains. Donc, il est impératif que les Africains qui vont se former à l’étranger rentrent pour participer à ce développement-là. Ceci dit, c’est un métier qui est assez spécifique. Ceux qui ont fait la banque ou les cabinets d’audit ont beaucoup plus d’aisance avec ce métier. Nous les formons pour les rendre opérationnels. Localement, nous recrutons dans un programme très intéressant qui donne une base très importante aux jeunes. C’est la Maîtrise des sciences et techniques comptables et financières (MSTCF). Nous avons à peu près 05 jeunes que nous avons recrutés et qui sont devenus analystes seniors, des analystes con rmés. Nous avons recruté localement 02 économistes. Nous sommes dans cette optique de promouvoir les jeunes Ivoiriens parce que nous estimons que c’est une obligation morale pour nous de tirer ces jeunes vers le haut. Nous avons une culture d’entreprise ici qui encourage les jeunes à être professionnels, sérieux, rigoureux et

à toujours opter pour la qualité du rendu et dans le temps imparti, c’est-à-dire un travail de qualité avec des délais respectés. Nous leur inculquons aussi la notion de confidentialité, c’est-à-dire être muet à l’extérieur sur les données traitées. C’est notre rôle de nous rassurer que les jeunes comprennent l’importance d’avoir un comportement responsable et exemplaire en milieu professionnel. Je pense que dans ce milieu, il y a énormément d’opportunités. Nous avons non seulement des analystes qui font des analyses nancières, mais aussi des analystes de crédit et des économistes. Notre business est en train de s’étendre en Afrique. Nous avons ouvert au Cameroun et au Rwanda des représentations pour y créer des emplois. L’année prochaine (ndrl : 2017) nous allons ouvrir au Nigeria. 


Vous êtes un observateur averti de la société ivoirienne. L’émergence est-elle possible avec les ressources humaines disponibles actuellement à l’échelle du pays ? 

Une des qualités de la Côte d’Ivoire, ce sont les ressources humaines. Le Président Félix Houphouët-Boigny a mis un accent particulier sur ce volet. La décennie 2000-2010 nous a retardé sur le plan de l’éducation nationale à cause des crises sociales et politiques. Quand vous allez dans beaucoup de pays en Afrique, vous rencontrez de nombreux DG ou DAF ivoiriens. Les Ivoiriens s’exportent très facilement. Nous sommes des personnes sérieuses qui avons de vraies qualités ; nous sommes des gens compétents et performants. Pour moi donc, la Côte d’Ivoire a les ressources humaines, les ressources naturelles et les infrastructures qu’il faut pour se développer. Ce qui nous reste pour atteindre l’émergence, c’est le changement de mentalité, et ça c’est fondamental. Si on ne change pas de mentalité, on n’y arrivera jamais ! Ce que je veux dire par changer de mentalité, c’est prendre conscience qu’on ne peut pas être un pays émergent si on n’est pas discipliné et on n’a pas le respect des règles. Quand vous prenez par exemple le comportement peu civique des gbakas ou des wôrôs-wôrôs, ce n’est pas digne d’un pays en voie d’émergence ! Des gens qui garent partout, qui créent des gares partout de façon anarchique. Dès l’instant qu’on les tolère, c’est qu’on encourage l’anarchie. On dira certainement qu’ils se débrouillent... mais qu’ils aillent se débrouiller dans des endroits légalement réservés pour ça ! Vous savez, nous avons la devise qu’il faut pour être émergent ou développé : Union, discipline, travail. Si on respecte cette devise-là, on peut se donner une date pour être émergent parce que dès qu’on change de mentalité, tout le reste suit ! Regardez le Rwanda ! Entre ce pays et la Côte d’Ivoire, y’a pas match, comme on dit ! En termes de ressources, humaines comme naturelles, on ne peut pas comparer ces deux pays. Mais aujourd’hui, le Rwanda est considéré comme le 7ème pays le mieux géré de la planète. Là-bas, les rues sont propres et vous ne verrez jamais de constructions illégales ou anarchiques aux bords des rues ! C’est juste un changement de mentalité opéré en 20 ans qui a changé radicalement les comportements des citoyens. A notre niveau, il nous faut juste ce changement de mentalité. Nous avons déjà les ressources humaines disponibles ; les infrastructures, nous les avons et elles sont en train d’être développées davantage. Il nous faut maintenant avoir la mentalité d’un pays émergent. S’il y a lieu de contraindre pour être discipliné, il faut le faire. Car l’être humain a tendance à ne pas faire les choses de façon volontaire. 


Les ressources humaines ont-elles une grande importance dans la notation financière d’une entreprise ?

Absolument ! Quand on fait les entretiens, on demande des CV parmi les documents à fournir, parce que pour nous, c’est l’homme qui fait l’entreprise. Même les ordinateurs sont manipulés par les hommes. Si vous avez une entreprise qui n’a pas de ressources humaines bien formées, évidemment ce sera difficile pour l’entreprise de progresser. L’entreprise doit aussi présenter un profil de carrière bien clair à son personnel de sorte que le travailleur constate qu’il a de l’avenir dans cette entreprise. Les ressources humaines sont donc au centre de la notation financière parce qu’il faut s’assurer que les ressources humaines d’une entité soient capables de l’amener à bien gérer ses opérations en vue de générer du cash- flow. 


Vous êtes membre de l’Association des Administrateurs publics américains et du Pi Sigma (société honorifique de science politique). Cela dénote, de votre niveau d’éducation et d’un ancrage fortement américain. Pourtant, cela ne vous a pas empêché de revenir vous investir en Afrique. Ce n’est malheureusement pas le cas de beaucoup d’Africains expatriés... Qu’est-ce qui les bloque là-bas ? 

Les Africains qui partent du continent pour des études aux Etats-Unis ou en France ont plus de prédisposition et de facilité à rentrer, après, dans leur pays. Ceux qui y restent sont toujours en train de demander comment ça se passe au pays. Ils ont toujours cette nostalgie du pays. Il peut même arriver que certains critiquent l’Afrique. Mais, croyez-moi, c’est pour se donner bonne conscience et justifier le fait qu’ils restent là-bas. Cependant, au plus profond d’eux, ils ont envie de rentrer. Après, c’est un choix et une décision courageuse qu’il faut prendre parce que vous ne pouvez pas rentrer dans votre pays en aventure. L’aventure, c’est là où vous êtes ! Et donc moi, en tant qu’Ivoirien, je ne peux pas me dire qu’il faut que toutes les conditions soient réunies pour que je rentre. Ces conditions, qui va les réunir à notre place ? S’il faut que la Côte d’Ivoire soit développée avant qu’on ne rentre, mais qui va la développer ? C’est à vous, à nous, à tous les expatriés de venir l’aider à se développer ! C’est un état d’esprit... La réussite, on peut la manipuler. Certains hommes doivent prendre conscience de leur capacité à influencer les évènements. Chaque fois que vous pensez positif, vous avez de fortes chances de changer le cours des choses en votre faveur. C’est pareil quand vous êtes négatif dans la tête, vous êtes souvent confronté à des difficultés que votre subconscient aide à créer. Si vous travaillez, vous êtes sérieux, disciplinés, vous y arrivez. Après, il faut être un stratège... Ce ne sont pas les plus intelligents qui réussissent forcément, ce sont généralement les plus futés, les plus malins, les plus stratèges. Et ça, il est important de le comprendre ! Pour moi, un retour au pays, c’est tout à fait naturel et, dans mon cas, cela s’est fait sur un coup de tête, une prise de conscience. Il est important que les gens comprennent qu’à un moment de la vie, il y a des sacri ces à faire pour réussir. 


J’insiste sur ce point. Pensez-vous vraiment que les autorités politiques font tout ce qu’il faut pour faciliter le retour et l’intégration des diplômés africains dans leurs pays d’origine ? 

Le rôle de l’Etat n’est pas d’aider les gens de façon individuelle, mais de créer un cadre pour aider tous les Ivoiriens, pas un cadre spéci quement pour ceux qui viennent de l’étranger. Quand l’Etat vous fait partir à l’étranger pour des études, il y a un plan de retour, mais quand le choix de partir à l’étranger est personnel soit pour des études, soit pour affaires, il ne faut pas demander à l’Etat de te créer un cadre pour ton retour ! Je trouve que c’est injuste par rapport à ceux qui sont sur place ici. Vous rentrez dans votre pays, vous venez créer vos propres opportunités. Si la décision de partir et de revenir est personnelle, alors c’est à vous de vous donner les moyens pour réussir votre entreprise. L’Etat peut aider mais il ne faut pas que ça devienne une obligation. Quand ce n’est pas dans sa stratégie de gouvernement, il ne faut pas lui en vouloir. Il ne faut pas que ce soit une exigence pour rentrer au pays. Malheureusement, beaucoup de personnes utilisent cet argument comme prétexte pour ne pas rentrer et se donner ainsi bonne conscience. Mais je le répète, ce n’est pas une obligation pour l’Etat de Côte d’Ivoire de créer un cadre spécifique pour le retour de milliers d’expatriés. Le cadre qu’il crée pour la création d’emplois, d’affaires et d’opportunités, c’est pour tous les Ivoiriens, quel que soit leur lieu de résidence. 


Pour avoir étudié aux USA, dites-nous ce qui fait tant le prestige et l’attrait des universités américaines et qui fait défaut à notre système d’enseignement.

Déjà, ce sont des universités pragmatiques et pratiques ; on inculque aux étudiants qu’ils peuvent aller à l’école et travailler en même temps. L’apprentissage, les stages, le volontariat sont très importants aux Etats-Unis. On vous met dans un état d’esprit tel qu’à votre sortie de l’université, vous êtes directement opérationnel. Ce qui n’est pas le cas ici. Même en France, c’est maintenant qu’ils ont commencé à adopter ce système. L’autre chose qu’on inculque aux étudiants aux Etats-Unis, c’est par exemple:«Ne me dis pas que tu as un diplôme en médecine, mais montre-moi que tu es médecin ! » Et cet état d’esprit, il est très important. Si tu n’as pas de diplôme en mécanique et que tu pratiques très bien la mécanique, alors tu es un mécanicien ; mais si tu as un diplôme en mécanique et que tu ne pratiques pas bien la mécanique, alors tu n’es pas un mécanicien ! Avec cet état d’esprit, vous êtes amenés à travailler et à réussir. Et surtout, sachez qu’aux Etats-Unis, on n’aime pas les gens qui échouent. Tout le monde est donc dans un esprit de vainqueur, de gagneur, de conquérant. Là-bas, vous devez travailler pour réussir. Si vous ne travaillez pas, vous n’aurez absolument rien. C’est différent du système francophone où on forme les gens pour être des fonctionnaires... 


Les perspectives pour l’Afrique sont jugées bonnes par les institutions de développement, Banque Mondiale, FMI, BAD et autres. Pourtant, le chômage ronge les sociétés africaines et constitue un péril. L’entreprenariat semble la seule alternative.Vous y croyez ? 

Bien sûr ! Il faut toujours faire de la pédagogie, il faut en parler ! Le patronat a créé la CGECI Academy, des concours pour encourager les jeunes entrepreneurs... Ce n’est certainement pas cela qui va résoudre le problème de l’entreprenariat jeune, mais ça encourage forcément. Et plus on en parlera, plus les gens seront motivés, y compris même ceux qui ne participent pas à ces concours. Ainsi, ils comprendront qu’on peut réussir dans l’entreprenariat. Aujourd’hui, les jeunes devraient savoir qu’ils sont allés à l’école pour apprendre et non parce qu’au bout il y a un travail qui les attend ! C’est après avoir appris qu’ils doivent se poser la question de savoir ce qui leur conviendrait le mieux. Plusieurs opportunités s’offrent à eux après la formation : travailler ou entreprendre... On se rend bien compte que l’Etat ne peut pas les insérer tous dans la fonction publique, d’autant plus que sa capacité à créer des emplois est limitée. Imaginez que la moitié des étudiants qui sortent des universités entreprennent et créent des emplois. Ils réduiront non seulement le chômage mais également ils boosteront la consommation qui, à son tour impactera la production ; tout cela motive l’économie et c’est ainsi qu’on se développe. 


L’aspect famille dans votre carrière... 

Pour moi, c’est le socle de la réussite ! Pour être un homme équilibré, il faut avoir une famille, votre bonheur à la maison va impacter votre bonheur à l’extérieur. Si vous êtes malheureux à la maison, la probabilité de réussir dehors est très limitée. Les gens qui réussissent ont derrière eux une famille plutôt solide. 


Comment réussissez-vous justement à lier performance professionnelle et équilibre familial ?
Je voyage beaucoup c’est vrai, mais quand je rentre à Abidjan, je suis à la maison. A 06h30, je suis au boulot et à 18h00, je rentre passer du temps avec mes filles pendant deux heures puisqu’elles se couchent à 20h30. Les week-ends sont entièrement consacrés à ma famille. Je suis donc tout le temps à la maison, je passe énormément de temps avec mes filles et mon épouse. Pas de boîte de nuit ou de bar pour moi... Et donc mes enfants savent que, quand je suis absent, c’est parce que je suis hors du pays. La consolidation doit se faire à tous les niveaux. Passer du temps avec son épouse est également primordial. Ainsi, on prend les vacances tous ensemble avec les enfants pour une période de deux semaines et des vacances d’une semaine avec mon épouse et moi uniquement. C’est très important, ces moments dans la consolidation des rapports dans la famille. Et à mes enfants, je leur inculque déjà l’esprit du travail. Quand je voyage, je leur dis ce que je suis allé faire et pourquoi. C’est important que je le fasse. Je leur dis par exemple que j’ai signé un contrat et par conséquent elles pourront toujours aller à l’école Jacques Prévert, manger du jambon et passer des vacances à l’étranger en France, en Espagne ou au Portugal... Je leur explique que c’est le travail qui peut leur assurer tout cela. Ma femme a une ONG et on implique les enfants dans certaines de ses activités. Une fois, alors que nous étions allés distribuer des cadeaux dans un orphelinat, ma lle aînée qui avait encore 4 ans, m’a demandé pourquoi ces enfants ont un seul cadeau. Je lui ai fait comprendre que c’est parce qu’ils n’ont pas eu la chance d’avoir un papa et une maman comme elle. Et comme elle avait la chance d’avoir beaucoup de cadeaux, elle avait le devoir moral de leur en donner... 

C’est cela aussi leur inculquer la notion de partage. Mais pour le faire, il faut passer du temps avec eux ! 


Un conseil pour finir... 

Les ressources humaines sont fondamentales dans la réussite de toutes les organisations. C’est le volet le plus important car tout tourne autour de cela. Que ce soit un pays ou une entreprise, il est important de mettre l’accent sur la formation du personnel et des administrateurs. Cela passe évidemment par un système éducatif très fort. Mais, au-delà, la formation sur tout ce qui est pratique est naturellement nécessaire, et ça, c’est le conseil que je donnerais à tous les chefs d’entreprise, à tous les entrepreneurs, aux gouvernants. Mettre l’accent sur la formation permet d’avoir une société équilibrée. 


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