Le paysage de l’audit et du conseil financier en Afrique, et plus particulièrement en Côte d’Ivoire, est en pleine mutation. Bien que les Big Four – Deloitte, PwC, EY et KPMG – aient longtemps exercé une domination incontestée, une émergence progressive de cabinets locaux dotés d’une expertise accrue est désormais observée.
La cartographie actuelle du secteur
Selon les analyses de M. Marcellin Zunon, expert-comptable, trois grandes catégories de cabinets coexistent actuellement :
- Les grands groupes internationaux, dominés par les Big Four, accompagnés de Mazars, BDO et Grant Thornton.
- Les cabinets locaux établissant des partenariats internationaux, tels que Conseils et Goodwill.
- Les cabinets purement locaux, sans affiliation à un réseau international.
1. Ce triptyque structure désormais le marché ivoirien, longtemps monopolisé par les géants mondiaux.
Les fondements de la domination des Big Four
L’hégémonie des Big Four repose sur des facteurs structurels profondément enracinés. La prépondérance de filiales de multinationales, majoritairement françaises, oriente la demande locale vers ces cabinets de renom. Ces entreprises privilégient les audits réalisés par des cabinets ayant une connaissance approfondie de leurs procédures, ce qui facilite la consolidation des résultats à l’échelle mondiale. Outre cet avantage relationnel, les Big Four bénéficient d’une organisation bien rodée, de processus standardisés et de talents hautement qualifiés. Leur capacité à attirer les meilleurs profils grâce à des salaires compétitifs confère à ces cabinets une position de force inébranlable.
Des fissures dans un monopole séculaire
Cependant, cette suprématie commence à montrer des signes de fragilité. L’évolution de l’économie locale ouvre des perspectives favorables aux cabinets nationaux. Trois facteurs majeurs expliquent cette ascension :
- L’essor d’acteurs économiques locaux qui n’éprouvent pas nécessairement le besoin de solliciter des auditeurs internationaux.
- Le retour d’anciens collaborateurs des Big Four, qui créent des cabinets locaux après avoir atteint un plafond de verre dans les structures internationales. Ces professionnels appliquent des standards élevés, tout en intégrant les spécificités locales.
- La réduction des coûts imposée par les grands cabinets internationaux, incitant certaines entreprises à se tourner vers des prestataires locaux offrant des services de qualité équivalente à des tarifs plus abordables.
Le rôle clé de l’Ordre des experts-comptables
Avec à sa tête Pascale Guei-Ecaré, l’Ordre des experts comptables de Côte d’Ivoire joue un rôle déterminant dans l’élévation du niveau d’expertise des cabinets locaux. Grâce à des programmes de formation rigoureux et à un système de contrôle qualité strict, les cabinets nationaux s'alignent progressivement sur les normes internationales, tout en préservant leur ancrage dans les spécificités locales. L’expertise des professionnels locaux, qui maîtrisent parfaitement le contexte culturel et économique, constitue un atout majeur. Ces experts sont en mesure d’adapter leurs services aux besoins précis de leurs clients, renforçant ainsi leur position concurrentielle sur le marché. En outre, l’Ordre ne se limite pas à la formation technique. Il accompagne activement les cabinets dans leur structuration interne et leur stratégie de développement. Des inspections régulières garantissent la conformité aux standards internationaux, instaurant ainsi une homogénéité dans la qualité des prestations fournies. Cette approche contribue à instaurer un climat de confiance durable entre les cabinets locaux et leur clientèle.
L’Ordre encourage également la mise en réseau des professionnels, incitant les jeunes experts-comptables à collaborer, mutualiser leurs ressources et investir dans des technologies de pointe. Les associations entre confrères sont favorisées afin de bâtir des structures solides, capables de rivaliser avec les grandes firmes.
Un avenir prometteur, mais semé d’embûches
L’avenir des cabinets locaux, surtout en Côte d’Ivoire, semble lumineux, porté par une croissance économique robuste (6 à 7 % par an). La législation ivoirienne, qui exige l’intervention d’experts comptables pour la validation des états financiers, conforte cette dynamique.
Toutefois, des défis subsistent. L’un des principaux obstacles demeure la réticence des jeunes experts à s’associer. Contrairement aux Big Four, qui regroupent plusieurs associés, les cabinets locaux sont fréquemment dirigés par une seule personne, limitant ainsi leur capacité de développement.
Pour consolider leur position, les cabinets locaux devront s’orienter vers une mutualisation accrue des ressources et la formation de réseaux solides. Cette coopération est essentielle pour répondre aux exigences croissantes du marché et rivaliser efficacement avec les grandes firmes internationales. En définitive, bien que les Big Four conservent une prédominance certaine, l’ascension des cabinets locaux redéfinit progressivement le paysage de l’audit et du conseil en Côte d’Ivoire. L’Ordre des experts comptables joue un rôle clé dans cette transformation, illustrant une tendance plus large visant à décentraliser les compétences et à valoriser les talents nationaux. Cette dynamique ouvre la voie à un équilibre nouveau dans le secteur, où les cabinets locaux s’affirment comme des acteurs incontournables.