23-06-2026
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Formation professionnelle en Côte d’Ivoire / Passeport-Compétences : les chiffres d’un malaise, l’esquisse d’une réponse


Jeudi 18 juin, à l’Auditorium de la Primature, l’AGEFOP a présenté les résultats de la phase pilote du Programme national Passeport-Compétences. Derrière la cérémonie, un constat dérangeant : dans un pays en croissance, les entreprises ont du mal à recruter tandis que des jeunes peinent à trouver leur place. À Yopougon, dans le Sud-Comoé et dans le district des Savanes, l’étude établit des chiffres sur un décalage ressenti depuis longtemps.

Tout d’abord, des chiffres ont été projetés : une croissance moyenne de 5,6 % entre 2019 et 2024, un chômage urbain à 12,6 %, près de 90 % des actifs travaillant dans l’informel. Et au bout du compte, le même constat chez les employeurs : les compétences proposées ne correspondent pas toujours aux besoins réels. Le jeudi 18 juin 2026, lors de la restitution de cette phase pilote, le problème n’était pas une surprise, mais il prenait une forme plus difficile à ignorer.

Parmi les nombreux participants : membres du gouvernement, élus locaux, partenaires techniques et financiers, représentants du secteur privé, médias. L’ambiance semblait institutionnelle. Pourtant, rapidement, l’approche s’est révélée plus concrète, reposant sur une enquête menée dans trois territoires pilotes, à savoir Yopougon, Sud-Comoé et district des Savanes, auprès de 1 013 entreprises, formelles et informelles.


Le ministre a insisté : il s’agit de produire « des données fiables », pas des estimations ou hypothèses. Cela marque un tournant. L’enjeu dépasse la simple augmentation du nombre de formations. Il s’agit maintenant de savoir où, comment et pour qui orienter l’offre.

Le problème est clair : une économie en croissance, des entreprises en quête de profils adaptés, une jeunesse confrontée à des difficultés d’accès à l’emploi. Le Programme national Passeport-Compétences apparaît précisément dans cet espace, sans promettre de tout résoudre d’un coup, mais en cherchant à évaluer la situation avec rigueur.

Quand les emplois existent, mais que les compétences manquent

À Yopougon, zone économique dense, les besoins des entreprises sont identifiés : techniciens de maintenance, conducteurs routiers, gestionnaires de point de vente, profils maîtrisant les outils numériques ou capables de gérer des relations commerciales plus structurées. Les entreprises ne soulignent pas seulement un manque de personnel, mais un déficit spécifique de compétences. Cela entraîne retards, complications dans les recrutements, lenteur d’adaptation. Le désajustement entre formation et activité économique à Yopougon se traduit par du temps perdu, une efficacité réduite et une compétitivité affaiblie.


Le Sud-Comoé présente un grand potentiel dans l’agriculture d’exportation, le tourisme, le commerce, la transformation. Pourtant, les besoins sont multiples et variés — cuisine, production, logistique, marketing digital — ce qui pose la question non seulement de la formation, mais de sa pertinence. Cette étude souligne que les enjeux des compétences diffèrent selon les territoires, contrairement à l’approche uniforme longtemps adoptée.

Dans le district des Savanes, le contraste est plus net. L’agriculture, l’élevage, le commerce, les mines et les infrastructures en développement constituent des atouts connus. Pourtant, l’étude révèle des manques flagrants, notamment dans le Poro, où les besoins portent sur des profils logistiques ou des techniciens en irrigation. Dans le Tchologo et la Bagoué, les difficultés concernent des métiers liés au commerce, à l’hôtellerie, à la maintenance ou à l’organisation. Là aussi, l’évolution des métiers, la demande croissante et une formation trop lente à s'adapter entravent le progrès économique local.

Une phrase forte a marqué la présentation, presque en aparté : « Les compétences sont les infrastructures invisibles d’une Nation », a déclaré la Directrice générale de l’AGEFOP. Ce rappel est crucial. Les infrastructures visibles comme les routes ou les ports attirent l’attention, mais les compétences nécessaires, elles, se traduisent dans les retards, les recrutements infructueux, les postes vacants, et la stagnation des parcours professionnels.

Après le constat, l’heure des décisions

Le prochain défi pour le Passeport-Compétences est de passer du constat à l’action. La restitution ne suffira pas à orienter les politiques publiques. Il faudra adapter les programmes, revoir les curricula, proposer des formations plus courtes et mieux adaptées aux bassins d’emploi, et développer l’apprentissage dual — 25 % de théorie et 75 % d’immersion en entreprise — comme prévu par le ministre.


Celui-ci s’est engagé à mieux répondre aux besoins des employeurs, à concentrer les ressources sur les territoires en déficit et à reconnaître les acquis de l’expérience, notamment dans l’informel. Sur le papier, la feuille de route est claire. Reste à transformer ces chiffres en impact concret.

Enfin, il convient de rappeler que cette phase pilote n’est ni exhaustive ni totalement représentative. Elle couvre trois zones et repose sur un échantillon ciblé. Les documents signalent aussi des limites : bases de données incomplètes, difficultés à joindre certaines entreprises, faiblesse des statistiques sur l’informel. Ce sont des éléments qui renforcent la valeur de cette étude, en la plaçant comme point de départ d’un travail à poursuivre, plutôt que comme bilan définitif.

Le plus intéressant, ce 18 juin, ne tenait peut-être pas dans les chiffres eux-mêmes, mais dans ce changement de regard : considérer la formation professionnelle non comme un enjeu social secondaire, mais comme un levier économique majeur.

Reste à voir si ce moment marquera un tournant. À la sortie, la question persistait, simple et directe : désormais que les besoins en compétences sont mieux identifiés, quelle sera la suite ?