Jeudi 18 juin, à l’Auditorium
de la Primature, l’AGEFOP a présenté les résultats de la phase pilote du
Programme national Passeport-Compétences. Derrière la cérémonie, un constat
dérangeant : dans un pays en croissance, les entreprises ont du mal à recruter
tandis que des jeunes peinent à trouver leur place. À Yopougon, dans le
Sud-Comoé et dans le district des Savanes, l’étude établit des chiffres sur un
décalage ressenti depuis longtemps.
Tout d’abord, des chiffres ont
été projetés : une croissance moyenne de 5,6 % entre 2019 et 2024, un chômage
urbain à 12,6 %, près de 90 % des actifs travaillant dans l’informel. Et au
bout du compte, le même constat chez les employeurs : les compétences proposées
ne correspondent pas toujours aux besoins réels. Le jeudi 18 juin 2026, lors de
la restitution de cette phase pilote, le problème n’était pas une surprise,
mais il prenait une forme plus difficile à ignorer.
Parmi les nombreux participants : membres du gouvernement, élus locaux, partenaires
techniques et financiers, représentants du secteur privé, médias. L’ambiance
semblait institutionnelle. Pourtant, rapidement, l’approche s’est révélée plus
concrète, reposant sur une enquête menée dans trois territoires pilotes, à
savoir Yopougon, Sud-Comoé et district des Savanes, auprès de 1 013
entreprises, formelles et informelles.
Le ministre a insisté : il
s’agit de produire « des données fiables », pas des estimations ou hypothèses.
Cela marque un tournant. L’enjeu dépasse la simple augmentation du nombre de
formations. Il s’agit maintenant de savoir où, comment et pour qui orienter
l’offre.
Le problème est clair : une
économie en croissance, des entreprises en quête de profils adaptés, une
jeunesse confrontée à des difficultés d’accès à l’emploi. Le Programme national
Passeport-Compétences apparaît précisément dans cet espace, sans promettre de
tout résoudre d’un coup, mais en cherchant à évaluer la situation avec rigueur.
Quand les emplois existent,
mais que les compétences manquent
À Yopougon, zone économique
dense, les besoins des entreprises sont identifiés : techniciens de
maintenance, conducteurs routiers, gestionnaires de point de vente, profils
maîtrisant les outils numériques ou capables de gérer des relations
commerciales plus structurées. Les entreprises ne soulignent pas seulement un
manque de personnel, mais un déficit spécifique de compétences. Cela entraîne
retards, complications dans les recrutements, lenteur d’adaptation. Le
désajustement entre formation et activité économique à Yopougon se traduit par
du temps perdu, une efficacité réduite et une compétitivité affaiblie.
Le Sud-Comoé présente un grand
potentiel dans l’agriculture d’exportation, le tourisme, le commerce, la
transformation. Pourtant, les besoins sont multiples et variés — cuisine,
production, logistique, marketing digital — ce qui pose la question non seulement
de la formation, mais de sa pertinence. Cette étude souligne que les enjeux des
compétences diffèrent selon les territoires, contrairement à l’approche
uniforme longtemps adoptée.
Dans le district des Savanes,
le contraste est plus net. L’agriculture, l’élevage, le commerce, les mines et
les infrastructures en développement constituent des atouts connus. Pourtant,
l’étude révèle des manques flagrants, notamment dans le Poro, où les besoins
portent sur des profils logistiques ou des techniciens en irrigation. Dans le
Tchologo et la Bagoué, les difficultés concernent des métiers liés au commerce,
à l’hôtellerie, à la maintenance ou à l’organisation. Là aussi, l’évolution des
métiers, la demande croissante et une formation trop lente à s'adapter
entravent le progrès économique local.
Une phrase forte a marqué la
présentation, presque en aparté : « Les compétences sont les infrastructures
invisibles d’une Nation », a déclaré la Directrice générale de l’AGEFOP. Ce
rappel est crucial. Les infrastructures visibles comme les routes ou les ports
attirent l’attention, mais les compétences nécessaires, elles, se traduisent
dans les retards, les recrutements infructueux, les postes vacants, et la
stagnation des parcours professionnels.
Après le constat, l’heure des
décisions
Le prochain défi pour le
Passeport-Compétences est de passer du constat à l’action. La restitution ne
suffira pas à orienter les politiques publiques. Il faudra adapter les
programmes, revoir les curricula, proposer des formations plus courtes et mieux
adaptées aux bassins d’emploi, et développer l’apprentissage dual — 25 % de
théorie et 75 % d’immersion en entreprise — comme prévu par le ministre.
Celui-ci s’est engagé à mieux
répondre aux besoins des employeurs, à concentrer les ressources sur les
territoires en déficit et à reconnaître les acquis de l’expérience, notamment
dans l’informel. Sur le papier, la feuille de route est claire. Reste à transformer
ces chiffres en impact concret.
Enfin, il convient de rappeler
que cette phase pilote n’est ni exhaustive ni totalement représentative. Elle
couvre trois zones et repose sur un échantillon ciblé. Les documents signalent
aussi des limites : bases de données incomplètes, difficultés à joindre
certaines entreprises, faiblesse des statistiques sur l’informel. Ce sont des
éléments qui renforcent la valeur de cette étude, en la plaçant comme point de
départ d’un travail à poursuivre, plutôt que comme bilan définitif.
Le plus intéressant, ce 18
juin, ne tenait peut-être pas dans les chiffres eux-mêmes, mais dans ce
changement de regard : considérer la formation professionnelle non comme un
enjeu social secondaire, mais comme un levier économique majeur.
Reste à voir si ce moment
marquera un tournant. À la sortie, la question persistait, simple et directe :
désormais que les besoins en compétences sont mieux identifiés, quelle sera la
suite ?