14-04-2026
Tribunes d'experts

Inès Banny, Directrice générale de 35°Ouest : Sommes-nous entrés dans l’ère de l’approximation acceptable ?

À l’heure où la vitesse s’impose comme un standard dans les organisations, la profondeur de la réflexion semble reculer au profit d’une efficacité immédiate. Entre décisions accélérées, information condensée et montée en puissance de l’intelligence artificielle, une nouvelle norme s’installe insidieusement : celle d’une compréhension “suffisante” pour agir. Mais à quel prix pour la qualité des décisions et la performance durable ? Dans cette tribune, Inès Banny, Directrice générale de 35°Ouest, agence de conseil en communication stratégique qui accompagne les entreprises, les institutions et les dirigeants dans leurs enjeux de positionnement, de réputation et de transformation, interroge les dérives d’une culture de l’approximation devenue acceptable.

Dans les environnements professionnels en Côte d’Ivoire, tout s’accélère. Les entreprises se structurent, les projets s’enchaînent, les équipes montent en puissance. À Abidjan, cette dynamique est tangible : la pression concurrentielle s’intensifie, les cycles de décision se raccourcissent et la capacité à aller vite s’impose comme un standard. La vitesse devient un marqueur d’efficacité, parfois même de crédibilité.

Cette transformation modifie profondément les modes de travail. Les formats se condensent, les réunions se resserrent, les décisions se prennent à partir d’éléments déjà filtrés. Selon McKinsey, les cadres consacrent aujourd’hui près de 60 % de leur temps à la communication (réunions, e-mails, présentations) soit deux fois plus qu’il y a vingt ans. Dans le même temps, la capacité d’attention diminue et la lecture approfondie devient plus rare.

Le paradoxe est là : les organisations n’ont jamais eu autant d’informations à disposition, mais elles prennent de moins en moins le temps de les comprendre en profondeur. Dans la pratique, une analyse détaillée est rapidement transformée en synthèse, puis en quelques messages clés directement exploitables. Le raisonnement se réduit progressivement à ses conclusions. Une norme implicite s’installe, celle d’une compréhension jugée suffisante pour agir.

Peu à peu, une culture s’installe : celle de l’approximation acceptable.

Ce phénomène de plus en plus visible localement, permet de décider vite, de tenir le rythme, de produire des arbitrages lisibles. Il donne une impression d’efficacité mais transforme la manière dont les décisions sont construites.

Cette accélération ne fait pas que gagner du temps. Elle compresse la pensée.

Un projet construit sur plusieurs dizaines de pages, intégrant des hypothèses, des scénarios et des arbitrages, se retrouve souvent réduit à quelques slides. Ce passage implique une perte. Les hypothèses deviennent implicites, les limites disparaissent, les zones de risque s’effacent derrière une recommandation claire.

Cela crée une fracture silencieuse. Ceux qui produisent l’analyse conservent la complexité du sujet. Ceux qui décident agissent à partir d’une version simplifiée. Entre les deux, un écart se forme. Cet écart ne se voit pas au moment de la décision. Il apparaît dans l’exécution à travers notamment des interprétations divergentes, des ajustements successifs, des retours en arrière. Selon le Project Management Institute, près de 30 % des projets sont revus ou échouent en raison d’une mauvaise définition initiale ou d’une compréhension insuffisante des objectifs.

Ce qui est gagné en vitesse au départ se perd en cohérence par la suite. La réflexion ne disparaît pas. Elle se déplace. Elle intervient plus tard, souvent dans l’urgence. À cette dynamique s’ajoute un facteur plus récent : l’intelligence artificielle.

Les outils d’IA permettent aujourd’hui de produire en quelques secondes des synthèses structurées, des analyses et des recommandations. Ils facilitent l’accès à l’information et accélèrent la mise en forme des idées. Mais ils renforcent aussi un réflexe déjà présent : s’appuyer sur une version immédiatement exploitable, sans toujours revenir à la matière initiale. Une réponse générée est fluide, convaincante, directement utilisable. Elle donne une impression de maîtrise. Cette impression peut suffire à enclencher une décision.

Or, ces contenus reposent sur des probabilités et des modèles. Ils ne remplacent pas l’appropriation du sujet, ni la compréhension des contraintes réelles d’un contexte donné. Dans des environnements déjà marqués par l’accélération, l’IA agit comme un amplificateur. Elle rend encore plus accessible une compréhension intermédiaire, jugée suffisante pour agir.

Le sujet ne réside pas dans l’outil. Il réside dans l’exigence que l’on maintient face à lui. Car plus l’accès à l’information est rapide, plus la capacité à la comprendre devient déterminante. C’est là que s’installe une confusion. La vitesse est assimilée à la maîtrise. La synthèse est confondue avec la compréhension. L’exposition d’une idée tient lieu d’appropriation.

Or, la performance ne se joue pas uniquement dans ce qui est visible. Elle se construit en amont : dans le temps de lecture, dans la structuration des idées, dans la capacité à suivre un raisonnement jusqu’à ses implications concrètes. Une étude de Harvard Business Review montre que les organisations qui structurent davantage leurs processus de décision obtiennent des performances supérieures sur le long terme.

Finalement, la question ne porte pas sur un retour aux formats longs, ni sur un refus de la concision. Elle porte sur le niveau d’exigence que l’on choisit de maintenir. Comprendre avant de décider. Préserver un espace pour le raisonnement. Considérer le temps d’analyse comme un levier de performance.

Dans des environnements où tout pousse à accélérer, maintenir cette exigence devient un choix structurant. Car la performance durable se joue dans la qualité des décisions qui la rendent possible.

Et dans ce contexte, la compréhension approfondie devient un avantage compétitif.